"Plaidoyer pour les ratés" article de Viridiana
Ratés, mes amour
Ce qui meut l'homme, c'est l'intérêt quel que soit la forme
qu'il revête, et la socialité est fondamentalement a morale... c'est la
thèse de Viridiana dans son "plaidoyer pour les ratés". De cette réalité
masquée de manière tellement sophistiquée qu'elle n'apparaît ni ne
s'avoue jamais... -tout en étant omniprésente dans chaque rapport
humain- elle tire des conclusions pratiques et en filigrane un art de
vivre efficient et désabusé. L'innocent, le fou, que l'on nomme
cruellement "raté" -ou le héros- n'ayant pu -ou voulu- décrypter ou
tenir compte des codes sociaux seront voués à la mise au ban, au mépris
-parfois lui aussi inavoué-. Ils dérangent, dit-on. Non. C'est le
discours de théâtre. En réalité, et on le sait bien, ils fondent et
nourissent la "réussite" des autres, les font vivre, servent sans
contrepartie. Cela n'a rien à voir avec l'intelligence ou le talent
comme on le sous entend aussi. Le décryptage des codes sociaux est à la
fois aisé -et certains savent très tôt s'en acquitter- et
extraordinairement difficile. Paradoxalement, cela a peu à voir avec le
niveau de culture. Comment comprendre une formule (invitation,
proposition...) qui signifie aussi autre chose que ce qu'elle dit
explicitement ? C'est à a fois impossible et vital. C'est pourtant ce
que nous devons tous faire "spontanément", immédiatement et à tout
instant. Comment se placer dans un groupe social qui se forme, se
déforme et se reforme autrement en tenant en compte ces non-dits, sans
agressivité -ou alors, contrôlée- ni servilité ? Et pourquoi certains
n'y parviennent-ils pas ?
L'éducation pour eux semble avoir raté
un palier: ce sont en quelque sorte des sacrifiés. Volontairement?
Parfois. (Cas d'un parent jaloux ou ultra possessif par exemple.)
Involontairement ? Egalement. (Cas d'un parent souffrant lui-même du
syndrome.) De même, pour le "raté", le sacrifice semble quelquefois
voulu -c'est à dire qu'il est incomplet- dans le cas du héros ou du
saint, et d'autres fois, imposé, dans le cas du miséreux. Où se situe la
limite? Dans la reconnaissance consensuelle du sacrifice comme relevant
d'un choix héroïque et ayant un "sens" mystique ou généreux. Un
miséreux ne voit en principe pas sa situation valorisée... Mais parfois
il peut passer du mépris à l'adultation. S'il devient un "cas"
médiatique par exemple. Certains échappent-ils à malédiction? Oui. Ceux
qui ont eu la chance de pouvoir vivre en dehors de l'existence sociale,
notamment du travail, peuvent en effet se situer dans un no man's land
exceptionnel qui fait d'eux parfois des êtres hors norme séduisants et
agaçants à la fois. Et
quelles sont les conséquences du sacrifice ? Les pires. Celui qui est
contraint de vivre en deça de son être propre, -ou même qui l'a plus ou
moins choisi par souci d'éthique- risque de développer ensuite un
comportement à la fois servile, incohérent, ou cruel, chargé d'une telle
haine qu'il peut se montrer pire que celui qui s'est adapté sans effort
à l'a moralisme de la socialité... (cas des soeurs Papin qui
massacrèrent leurs patronnes d'une manière effroyable.) Ou alors il se
résigne à la déréliction, voire la cultive, dans le cas du héros ou du
saint, qui fascinent justement parce que eux seuls ont su s'affranchir
des codes. Glorieusement... Ou honteusement. La honte vient d'abord, la
gloire -parfois- ensuite. Mais le plus souvent, l'oubli. Là, le
sacrifice imposé ou voulu a bien été total.