"La justice est faite pour les délinquants" Nadia Uzan
Coupables victimes.
Essai sur le fonctionnement de la justice.Il est, bien sûr,
pénible d’être agressé ou harcelé. Mais la suite aussi l'est. D'abord,
le fait de porter plainte, c'est à dire d'"être entendu" —ou plus
exactement de se faire, si possible, "entendre"— constitue en soi une
épreuve : dévoiler devant des "étrangers", fussent-ils des
professionnels, de l'intime —et être agressé atteint toujours l'être
profond— renforce le traumatisme, générant honte et culpabilité :
dois-je ainsi me livrer publiquement ? Ai-je le droit de mobiliser pour
moi des instances surchargées ? C’est la question en filigrane,
omniprésente, lorsqu'on "parle"... —Le mot même "parler" lui-même est
connoté.— Et puis il faut —cela est normal— subir un contre
interrogatoire, fournir des preuves, des certificats. Le traumatisme
s'accroît encore —mais là, il est inévitable. — C’est à ce moment que
parfois la victime lâche prise: montrer son corps, surtout abîmé, est un
geste pénible au delà de toute expression. D'autre part, les
professionnels, parfois blasés, surchargés ou pressés —voire mal formés—
peuvent se montrer maladroits: une victime de harcèlement se voit par
exemple confrontée seule et à brûle pourpoint… à son agresseur qui
plastronne et se moque d'elle en termes obscènes... devant trois
gendarmes le laissant s'épancher sans bouger. C'est finalement elle qui
doit sortir : elle entendra longtemps résonner le rire son agresseur qui
la traite de folle hystérique. Cela se voit de moins en moins, certes,
mais encore... Car le coupable, lui, n'est pas blessé et n’a rien à
dire, si ce n'est de nier, parfois en dépit de toute vraisemblance. Et
le copinage masculin, parfois, n’est pas un vain mot. La victime sort de
toutes manières de ces "confrontations" avec un sentiment de malaise
prégnant: car l'agresseur est souvent un habitué tandis qu’elle,
néophyte, est fragilisée par l'agression, et cela fait toute la
différence.... Incontestablement, la violence libère! Et la subir
détruit.Ensuite, c'est toute la machine judiciaire qui se met en branle
—au cas où l'affaire n'a pas été classée pour insuffisance de preuves.
Car elle peut l'être, évidemment. Il se peut aussi que certains éléments
de la plainte déposée, les plus graves, n'arrivent pas jusqu'au
Procureur...— Et enfin, six mois, un an ? après, c'est le "procès",
c'est à dire la rencontre incontournable avec le harceleur-agresseur
qu'elle avait réussi à oublier. Et les souvenirs.Kafka ? En un sens.

Elle
se trouve alors dans une salle en une compagnie qu'elle n'identifie pas
sur le coup... et dont il s'avère petit à petit que beaucoup sont des
"mis en cause" — souvent très décontractés— un équipage confraternel en
somme; cela frise le sketch lorsque l'un d'entre eux, dans le couloir,
l'interroge en collègue sur "son affaire". Eux ont des avocats, les
victimes, en principe, non. Du reste, on peut identifier les prévenus
des plaignants à leur attitude : ils vont et viennent, parlent à leurs
conseils, devisent parfois à voix assez haute… alors que les autres,
tendus, tels des invités non grata dans une assemblée familiale se
crispent de plus en plus au fur et à mesure. Cela aussi fait toute la différence. Le
temps passe, elle ignore toujours quand elle «passera», il se peut
qu’elle proteste, ce qui ne la rend pas sympathique. Lorsqu’enfin arrive
son «tour», elle a bel et bien perdu ses moyens : la vision réitérée de
celui qu’elle avait rayé de son souvenir, la mémoire des événements
traumatiques du passé qui resurgissent en flash obligatoires,
l’agacement devant les autres cas qui se sont succédés sans arrêt,
l’attente, elle est à point, c'est-à-dire à bout. Le prévenu qui, au
contraire, a passé tout ce temps à soigner sa copie avec un avocat,
fut-il improvisé, est fin prêt. Et il faut reprendre, re expliquer, se
livrer encore, l’écoute semble inconstante, du moins le croit-elle,
c’est la dernière affaire et il est plus de midi, le prévenu se dérobe
et ment effronton, elle ne sait si elle peut ou non répondre et en quels
termes, elle le tente, cela passe — ou ne passe pas, elle ne sait plus —
et pour finir… elle a oublié l’essentiel —des insultes antisémites de
la part de l’agresseur— et il est trop tard pour le souligner… l’avocat
général certes a bel et bien démasqué un des mensonges les plus criants
de l’accusé, mais en revanche, il a suspendu son jugement quant aux
coups qui «ne sont pas avérés» et celui du harceleur entonne une belle
plaidoirie sur la passion amoureuse etc... Là, c’est trop… Jugement
immédiat : six mois avec sursis, peine confirmée. Elle sort de la salle
tétanisée mais a le temps d’entendre son agresseur, sans gêne aucune,
lui donner rendez-vous à Marseille sous peu… Dès qu’il aura purgé sa
peine. Un livre remarquable, à lire absolument?